Au-delà de soi: l'adversité devient louange

Soli Deo Gloria. À Dieu seul la gloire ! Ce vœu conclut les partitions de Jean-Sébastien Bach. Le musicien protestant aujourd’hui le plus célèbre redirige ainsi tout honneur vers Dieu. D’autres compositeurs protestants de son époque – parmi lesquels Buxtehude, Haendel, Pachelbel, Schütz et Telemann – apposent eux aussi la devise au bas de leurs œuvres : S.D.G. Plus tard, elle sera reprise entre autres par Liszt, Stravinsky ou Britten. Simple formule de modestie conventionnelle ?

C’est bien plus que cela. La musique nous offre ce à quoi nous aspirons à travers toutes les époques : des sentiments authentiques et partagés. Des émotions vraies et rassembleuses à la fois, voilà ce dont nous avons soif, et lorsque cette soif est étanchée, elle est apte à nous orienter vers Dieu. Plus nos sentiments sont profonds, en nous encourageant durablement et en apaisant notre solitude, plus nos louanges envers Dieu sont profondes. D’origine biblique (Rm 16 ; 1Tm 1), Soli Deo Gloria s’inscrit ainsi dans la lignée des devises réformatrices fondées sur la particule exclusive sola (gratia, fide, scriptura) et les prolonge de la pensée vers les affects, de l’intellect et des textes confessionnels vers le cœur et la vie quotidienne.

Cela vaut aussi pour Bach lui-même. Son quotidien n’était pas si différent de celui de beaucoup d’entre nous, voire plus difficile encore. Mépris et incompréhension de la part des princes et des conseils municipaux, soucis financiers pour sa famille nombreuse, jalousie et harcèlement fréquents de la part de ses collègues musiciens ou des pasteurs, sans compter l’écrasante course contre la montre pour honorer sans cesse les obligations de production musicale. Les films les plus populaires sur Bach mettent en lumière précisément ces conditions de travail et de vie éprouvantes. Johann Sebastian Bach (DEFA, 1985), produit en RDA, montre que Bach n’avait pas le capital suffisant pour s’assurer les meilleurs postes à Hambourg ou à l’étranger, tout en surpassant dans les faits les musiciens de l’Ouest. Bach – ein Weihnachtswunder (ARD, 2024) nous fait vivre la façon dont Bach, malgré tracasseries et intrigues, parvient à tenir les délais pour l’Oratorio de Noël – mais uniquement parce qu’il transforme, grâce à ses fils adultes, son modeste logement de fonction en un coworking space effréné. Ce qui génère des conflits avec son épouse et ses plus jeunes enfants, lassés de devoir lui assurer ses arrières sur tous les fronts.

Soli Deo Gloria aura pris ainsi pour Bach une note encore plus personnelle : Il se peut que les humains ne sachent pas apprécier à sa juste valeur ce que j’accomplis, mais Dieu, lui, le sait d’autant plus. C’est à lui, et en fin de compte à lui seul, que s’adresse mon travail ! – Une sorte d’affermissement intérieur qui renforce le moi tout en suivant une veine strictement anti-narcissique. Une attitude chrétienne juste et saine ; non pas réservée aux seuls génies, mais valable pour nous toutes et tous, là où nous sommes, pour nous-mêmes et pour nos prochains.

Pasteur Daniel Bolliger

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